Entretiens

Entretien 2021

Par Marc Lasseaux – Vivre (avec) de l’art

ML – Quel est ton itinéraire artistique ?
JDLT – J’ai toujours contemplé les choses, et travaillé la miniature avec des petits bouts de rien.
Après de solides études de dessin à l’Ecole Emile Cohl, dont je sors diplômé en multimédia en 2005, je rejoins l’atelier d’illustration des Arts décoratifs de Strasbourg, également diplômé en 2006. Dans la continuité, je travaille l’illustration et la bande dessinée jusqu’en 2010 : je décide alors de me lancer en peinture et en performance, parcours qui m’amènera à fréquenter les friches artistiques à Lyon, à participer et organiser de nombreuses expositions, former ou rejoindre des collectifs d’artistes (Abi/Abo, L’abeille Beugle, Nakishima, Arthropod, Le Berceau). Depuis 2016, la transmission de savoirs en écoles et ateliers a accompagné ma pratique artistique, qu’elle vient nourrir en échos.

ML – Ta production s’attache au dessin, à la peinture, à la photo et à l’installation. Qu’est-ce qui te mobilise dans ce foisonnement de média ?
JDLT – Lorsque j’ai une idée, une vision, elle doit trouver son écrin : une matière, une forme. Ce en quoi elle s’incarne finit par s’imposer. J’essaie de ne pas inféoder son existence à une seule pratique et parfois de faire dialoguer ensemble des œuvres de natures différentes. Cela m’a obligé à assumer mon caractère multimédia, qui a toujours été bien installé chez moi. Ça tombe bien : on retrouve ça chez les surréalistes, et tous les gens qui mettent la liberté au cœur de leurs créations.
Je me suis promis maintes fois de ne pas refaire de photographies, de sculptures, et encore moins d’assemblages. Et pourtant cela revient, avec la vie. C’est la capacité poétique de transformation qui me mobilise, bien davantage que la technique ou la spécialisation.
Le dessin reste cependant ma référence, mon mur de soutien et ma botte d’agilité.

ML – Venons-en à l’aquarelle et au format de la carte postale. Je t’ai entendu dire que les séries que tu présentes pour Vivre (avec de) l’Art s’organisent comme un story-board.
JDLT – Etonnamment, je me suis familiarisé avec ce format qui m’accompagne depuis un moment. La carte postale, c’est le souvenir, l’attention à quelqu’un. Et l’aquarelle parle d’un instant fugitif, comme une impression évanescente qui témoigne d’un moment de vie : elle contient en elle-même l’idée du temps. Un peu comme la photo, mais sans capturer une image. Je les travaille assez rapidement, ce sont des moments. J’ai pris l’habitude de dérouler des séquences-vie avec cette pratique : on a ainsi affaire à un ensemble de frames, quelque part entre le cinéma et le story-board d’animation, sortes de kaléidoscopes de la mémoire, mais aussi on se retrouve proche d’une joie de faire sans objectif de performance. A l’opposé du contrôle, je me positionne du côté de la liberté. Comme si le concept de panoptique cher à Michel Foucault se trouvait retourné sur lui-même, donnant un récit de vie libre, libéré des contraintes de productions et d’oppression. Mes ensembles d’images sont des masses de temps, de moments, d’anecdotes, et une sorte d’antidote personnel à l’époque que nous vivons.

ML – Quelles sont les modalités techniques particulières de ce travail de la détrempe ?
JDLT – Tout est peint assez rapidement, pratiquement toujours sans crayon, sans trait autre que celui rendu possible par l’ajout de peinture et d’eau.
Tu dois accepter que tout se fait dans l’instant, que les couleurs fusent dans l’eau, qu’une tâche donne une chose informe avant de figurer : c’est une sculpture visuelle et une ébauche réunies.
Je vais à fond dans ce principe de base, en acceptant de tout faire sur le vif, le plus souvent sans attendre que le papier ne sèche.
Une grand partie de mon travail se situe dans la réserve, dans le principe du moins pour le plus, cher aux sensibilités asiatiques et que l’on retrouve en photographie : ainsi je laisse des vides assez souvent.

ML – Cette traversée du temps, peut-être même de temps différents que tu présentes, renvoie au temps ordinaire de l’artiste. Pour autant, ce temps du quotidien, de l’acte de créer et celui de le penser, c’est un rapport avec une certaine nécessité. Que peux-tu en dire ?
JDLT – Dans un monde où la recherche d’efficacité et d’immédiateté semble tout dominer, celui qui peint ou dessine gâche du temps collectif ; un temps opérationnel. J’ai peu à peu développé l’idée d’image non performative dans cette intention : faire entre ce que je peux et ce que je dois.
Deleuze l’a dit : un créateur ne fait que ce dont il a absolument besoin. Chez moi, c’est cela, s’arroger les moments de sa nécessité primordiale : je regarde et je juge si c’est important ou pas, opportun ou pas. Cela a un lien avec prendre sa place dans le monde.
Or ce temps de la nécessité n’advient pas dans le temps de l’autre. Il faut prendre le problème à bras le corps. C’est potentiellement conflictuel car d’un point de vue matérialiste il peut être considéré comme scandaleux ; un outrage à la gestion du monde, et au monde gestionnaire. Il s’agit pourtant d’une forme de combat et de sagesse également, simplement différente.
Le temps que l’on perçoit parfois dans la succession des saisons, lui ressemble. La magie opère entre les interstices, là où un espace imprévu s’ouvre, sans l’avoir voulu ou cru possible. Peut-être est-ce là que l’âme agit.

Entretien 2018

Par Marjorie Larquey – Link Art Project

La peinture mystérieuse et envoutante de Jérôme Dupré La Tour a séduit Link Art Project dès ses débuts.

Au premier regard, ses toiles évoquent des sortes de mouvements circulaires, ou plutôt cycloniques, aspirant ce qui se présente sur leur passage. Mais si le spectateur est téméraire, et que l’oeil s’aventure davantage dans cette composition qui paraît « brouillonne », il finira par déceler un oeil par-ci, une bouche par-là… Et finalement, c’est un ensemble de créatures, rappelant le bestiaire sauvage de Jérôme Bosch qui s’articulent dans ces espaces brumeux et intemporels.

Est-ce là un rêve, ou un cauchemar ? Du moins, une succession d’images, de figures, qui trament des bribes d’histoire décousues… A nous d’en décider. Quoiqu’il en soit, l’artiste réchauffe ce drôle d’univers mi-fascinant – mi-inquiétant à grands coups de couleurs et glisse avec parcimonie quelques traits d’humour.

Jérôme Dupré la Tour, né en 1982, vit et travaille à Lyon.

Balance-doigt-singe-pied-canard - Peinture de Jérôme Dupré la Tour
Balance doigt singe pied canard

Quel est ton parcours artistique ?

Ma vie est marquée par un regard contemplatif sur les choses qui s’est aiguisé au fil des rencontres. J’ai grandi dans la campagne champenoise, entouré de forêts et d’eau, puis dans les îles Caraïbes où la lumière s’est comme imprimée en moi, tout comme l’énergie du cyclone. Le monde latin m’est par ailleurs familier pour y avoir séjourné : l’Andalousie, le Vénézuéla, l’Equateur, et mon pays natal, l’Argentine.

A l’âge adulte, j’ai décidé de passer par un long apprentissage (Ecole Emile Cohl, puis Arts décoratifs de Strasbourg). Diplômé en multimédia et en illustration, j’ai pratiqué le webdesign en agence, puis le dessin en tant qu’indépendant.

L’illustration et la bande dessinée restent mes premières amours. J’y trouve une grande liberté et les univers que j’y ai développés sont dans mes créations une source d’inspiration constante. Je suis venu à la peinture car elle ouvre le rapport à l’espace et au corps, ce qui me manquait dans mes pratiques du dessin.

Quels sont les artistes qui t’inspirent ?

Depuis l’enfance, Jérôme Bosch et Brueghel, puis Nicolas de Stael, Moebius, les dessinateurs de mangas comme Akira Toriyama, Otomo, Miyazaki.  Mais c’est Basquiat qui a été chez moi le déclic, en 2011, pour la peinture.

Me, myself and i - Peinture de Jérôme Dupré la Tour
Me, myself and I, acrylique sur bois, 90x123cm, 2017

Comment construis-tu un tableau et quelles techniques utilises-tu ?

Le plus souvent je démarre par un mouvement aquatique dansé. Une grande abstraction prend alors place. Puis, dans des phases ultérieures, une architecture se précise, une scène apparaît avec des protagonistes, des figures. Parfois la peinture à l’huile vient aboutir le travail démarré à l’acrylique.

Comme le clown fait rire par ses râtés, je m’efforce de laisser place aux erreurs, pour rester aussi dans l’autodérision.

Fox-Gallop (3 poles dance) - Série "Cuevas" - Peinture de Jérôme Dupré la Tour
D-Paints, acrylique, huile et pastel sur toile, 200x200cm, 2015

De quoi parlent tes œuvres ?  Que veux-tu transmettre à travers ta peinture ?

Mes œuvres me font penser aux rêves enfantins, à quelque chose d’indicible, de transformable, entre rêve et cauchemar. Cela peut paraître effrayant, et à la fois j’y place énormément de soin, de relationnel.

La géologie, la fertilité, la source, sont des thèmes qui me préoccupent. On trouvera beaucoup de bouillonnement, de volcans, d’eaux en tout genre. On y voit apparaître des regards, des attitudes du vivant. C’est une peinture organique car elle nous invite, à travers des bribes de tissus animal ou minéral, à explorer cette vie en mouvement. Voilà pourquoi je me situe volontairement à la limite de la figuration et de l’abstraction.

J’essaie de recréer par les œuvres un témoignage de ce que je ressens comme essentiel, d’éminemment familier et intime. Que ce soit dans la matière, l’arrachement d’une naissance, dans la survie des humains à travers l’histoire.

Dans mes œuvres, je place facétie, humour, joie de la couleur et du mouvement. Cette peinture ne donne pas le sens de la vie mais en balbutie le chemin, entre mélancolie du passé et avenir incertain. La joie, la vie, la force.

In itinere - Peinture de Jérôme Dupré la Tour
In Itinere, acrylique et huile sur toile, 160x110cm, 2016

Ton atelier se situe à la Friche Lamartine. Est-ce que cela influe sur ta création ?

 Oui, d’abord parce qu’ayant rejoint l’ancienne friche RVI juste avant son incendie, j’ai fait partie du radeau des rescapés-médusés, en particulier dans ma rencontre avec François Giovangigli qui a dû repartir de zéro après la perte de toute son œuvre. Cette fraternité m’a marqué et a empreint mes œuvres  d’une densité humaine et industrielle. La création a énormément à voir avec les mémoires des lieux. La Friche Lamartine est une ancienne bonneterie alors que son histoire est toute récente. Sans doute y a-t-il un chaos et une souffrance collective à dénouer et que ça transparait dans les peintures.

C’est aussi toute la richesse des aventures collectives, comme la nôtre.

Orée du changement - Peinture de Jérôme Dupré la Tour
Orée du changement, acrylique sur toile, 120x120cm, 2014

Quelle est ton opinion sur la place de la peinture dans l’art contemporain ?

Je crois que les gens aiment les représentations, quelles qu’elles soient, hier comme aujourd’hui, et sûrement demain encore.
La peinture est encore considérée comme ringarde par l’art officiel, dont la doctrine est essentiellement conceptuelle depuis plus de 70 ans, et dont la seule légitimité actuelle est celle que lui donne un marché ultralibéralisé.

Le marché de l’art est la niche la plus performante de l’économie. Il a ses tendances et ses modes. Sans doute cet art contemporain, qui a déjà atteint mille situations absurdissimes, pourrait être vite oublié tant il a cessé d’être une avant-garde pour devenir un étalon marchand.

Or la peinture, elle, n’a jamais cessé d’exister. Et si elle a réussi à regagner une place depuis 15 ans dans le paysage culturel européen, c’est autant dû à l’explosion des pratiques et l’internationalisation des échanges qu’à la pure logique du marché. Sans doute l’œuvre picturale, à l’instar des peintures rupestres, contient-elle des essentiels qui nous touchent encore et toujours à notre époque.

D-Djinns (The big cave) - Série "Cuevas" - Peinture de Jérôme Dupré la Tour
D-Djinns, acrylique, huile et pastel sur toile, 200x200cm, 2015